Maman

Isa courut au jardin. Le vent qui emmêlait ses cheveux avait un doux parfum de miel et de lilas. Maman désherbait depuis un moment déjà quand la fillette l’interrompit dans son travail :

– Bonne fête, maman

– Merci, ma gentille fée, mon lutin de mai….

Ces petits noms étaient la seule marque de tendresse que lui accordait sa mère. Elle ne l’embrassait que rarement, ni ne la prenait sur ses genoux.

Isa rêvait d’être une vraie fée : elle transformerait alors mille choses inutiles autour d’elle !  Ce jardin d’herbes folles qui refusait de se plier parfois aux exigences de sa maîtresse, serait son premier acte de magiciennes… Un coupe de baguette et l’enchevêtrement sauvage disparaîtrait.

Elle ignorait que cette lutte incessante contre le désordre vert, procurait au contraire un plaisir immense à sa mère.  Elle ne voyait pas dans les yeux de cette dernière, la clématite et la rose trémière, reconnaissantes, danser de joie.

Une petite voix désagréable,  bien cachée en son for intérieur, lui susurra tout à coup que le jardin occupait une bien trop grande place dans le cœur maternel. La mère et la fille se comprenaient si peu… Alors, chagrine, Isa préféra s’éloigner.

Sur les graviers dorés de l’allée, le chat, imperturbable faisait sa toilette au soleil. Elle traversa le pont orné d’une glycine puis elle franchit la ligne invisible qui sépare le jardin de la forêt. Sa silhouette fluette se refléta un instant dans l »eau claire du ruisselet pour s’évanouir aussitôt.

Plus la petite avançait, plus elle constatait avec étonnement que le paysage s’animait. Elle connaissait déjà les lieux mais jamais elle n’était venue seule et jamais elle n’avait vu ce qu’elle voyait à présent.

Des papillons multicolores firent la ronde autour de sa tête tandis qu’un lapin roux marchait dans ses pas. Un saule secoua sa longue chevelure ébouriffée sur son passage et un noisetier l’accrocha de ses branches pour la retenir.

La fillette croisa une jeune femme coiffée d’un ravissant chapeau de paille. Cette dernière la salua :
– Bonjour Isa. Tu te promènes sans ta maman, un jour de fête des mères ? Elle doit se sentir bien seule…
– Non, elle a ses roses et ses mauvaises herbes pour lui tenir compagnie.
– Je sens là une pointe de contrariété. Sais-tu que nous l’aimons tous ici car elle prend soin de nous ?

Comme le visage de la fillette s’assombrissait, l’inconnue ajouta avec un sourire :
– Je suis Violette, la fée des bois et des fleurs. Tu as dû m’apercevoir, au printemps, dans ma belle robe mauve, près de ta maison…
Dès que la fée eut prononcé le mot « maison », Isa s’aperçut qu’elles avaient quitté le pays des arbres par la pensée. Elles se trouvaient, toutes deux, à l’endroit le plus fleuri de son jardin.

– Regarde ta maman. Tu peux la voir mais elle, non, car tu es invisible.
Sa mère taillait un rosier, avec précaution et tendresse. C’était le cadeau que sa fille lui avait offert, l’an passé.
Des mots d’amour s’élevèrent alors :
– Rosier, fais-nous de belles roses aussi belles que mon Isabelle, ma petite chérie que j’aime tant.
La fée et l’enfant étaient, à présent, près du grand saule chevelu.

– Ainsi, tu connais les pensées de ta maman…  Je t’ai emmenée près d’elle pour que tu les entendes. Les mots sont parfois si difficiles à prononcer, même les plus doux ! Maintenant, tu vas rentrer mais je veux te donner ceci, pour te protéger toi et ta famille…
Elle tenait dans ses paumes ouvertes trois plumes de fauvette qu’elle laissa s’envoler, au gré du vent.

Isa passa le pont de bois et la première plume glissa dans l’eau vive. Le chat ronronnait, allongé sur les graviers dorés et la deuxième plume disparut dans le massif aux long iris. Quand la troisième plume tournoya très haut dans le bleu du ciel, la fillette avait déjà rejoint sa mère et elle riait sous le poids de ses baisers.
Le jardin soupira d’aise et s’endormit paisiblement, sous le soleil du mois de mai. Un parfum de violette voltigeait, ici et là…

Ce conte est issu de « Philorga.org ».

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